De l’info au crayon : Entretien avec Hervé Baudry 
[Entretien réalisé en mai 2016 pour Public Sénat pro]

Quel est votre parcours? 
Je suis parisien, de la commune de Montmartre, c’est un vrai petit village, rempli d’artistes, d’amis. J’ai des racines bourguignonnes, j’y ai vécu enfant. J’ai commencé à piger à 18 ans dans un des plus vieux hebdos de France, “Le Châtillonais” Et “L’Auxois” [fondé en 1807]. Je ne l’ai jamais quitté, malgré mes activités qui prenaient de plus en plus d’espace, et je leur envoie toutes les semaines mon petit dessin. J’ai découvert le monde de la télé peu après, en animant par mes dessins une émission sur France 3 Bourgogne. A l’époque il y avait 4, 5 ministres qui venaient de cette région comme Pierre Bérégovoy, ou Pierre Joxe, c’était extraordinaire, je pouvais les rencontrer en backstage et je pouvais réellement échanger avec eux. J’avais 25 ans, c’était une belle aventure, voire la force que mettaient ces gens dans la politique ça m’a attiré…  

Ensuite je suis arrivé à Paris. Les gens ont besoin du dessin de presse autour de la politique car ils vulgarisent les messages, les idées. J’ai été ensuite un des premiers collaborateurs de “Rue 89” lors de sa fondation en 2007, puis à Le Post [devenu le Huffington Post]. Je poursuis à côté de mes activités de dessinateur des activités de peintre, même si l’actualité me rappelle souvent.

‘‘Les gens ont besoin du dessin de presse autour de la politique car il vulgarise les messages, les idées.’’

Comment êtes-vous arrivé à Public Sénat ?
Un jour on m’a appelé, la chaîne avait besoin d’un nouveau dessinateur dans le 22 heures de Sonia Mabrouk (“On Va Plus Loin”) depuis le départ de Charb. J’anime ainsi depuis 2012 une rubrique hebdomadaire « La semaine de Baudry ». 

Comment préparez-vous vos chroniques?
Au départ, je travaillais avec du papier et des feutres et je dessinais en direct pendant que les invités débattaient. Sur #OVPL, je raconte l’actualité de la semaine en dessins, mais avec des productions réalisées en amont, le matin, après que j’ai pu réaliser ma petite revue de presse personnelle et sélectionné les thématiques que je veux aborder. J’ai carte blanche pour l’émission, c’est à la fois très rare et fantastique… J’essaie de traiter d’international, mais aussi de politique intérieure, parfois de phénomènes de société… de rassembler les meilleurs ingrédients possibles. Je réalise mes dessins sur palette numérique et je les envoie. Ensuite j’écris une chronique, qui va contextualiser, scénariser mes dessins. Je n’ai que 3 minutes dans l’émission, donc j’essaie dans ce court laps de temps, par l’association de mes dessins et de ce que je dis de mettre le téléspectateur dans une certaine ambiance.

‘‘Mon métier a changé, ma plume est constante mais plus forte.’’

Quelles sont vos sources ?
Je suis addict à l’information. Je suis toujours abonné à la presse papier, mais ça passe essentiellement par les réseaux sociaux et internet. Le plus important c’est de recouper les informations. Je me souviens lorsque les attentats de “Charlie Hebdo” ont éclaté j’étais en train de dessiner… Sur le coup, j’étais pétrifié, incapable de réagir. Je me suis ressaisit, la force du dessin reprenant le dessus et je suis allé sur Twitter. Là, au milieu de la confusion qui y régnait, un tweet a attiré mon œil : on annonçait la mort de Castro. Heureusement j’ai pu établir que c’était faux en recoupant plusieurs sources. Après, réalisant une chronique hebdomadaire, je traite l’information sur une plage longue, la semaine passée, elle a donc eu le temps de retomber, de refroidir.

Comment s’éloigne-t-on de l’émotion, primaire, prenante qui découle de tels évènements pour répondre en tant que dessinateur de presse à l’horreur des attentats ?
Pour les attentats de Copenhague j’avais dessiné la Petite Sirène faisant un doigt d’honneur en disant « Je Suis Charlie » en danois. Ce dessin avait fait le tour du monde, des journalistes suédois, norvégiens, m’envoyaient des messages avec des smileys donc j’imagine que c’était positif… Tous ces évènements, Bruxelles, Charlie, le Bataclan…. La frontière ça a été Charlie. Avant on dessinait avec légèreté, on prenait le métier avec légèreté. Maintenant on dessine avec gravité. Un univers assez noir s’annonce et sans systématiquement en rire, on essaie de réfléchir autour du dessin. Pour ma part, je suis entré dans un combat, avec mes crayons. Il ne passe pas une semaine sans que je fasse un dessin sur la secte qu’est Daesh. Je traite toujours d’autres choses, plus légères, mais il a plus de gravité dans ce que je fais, plus de force. Mon métier a changé, ma plume est constante mais plus forte.

‘‘L’émotion va très vite avec un cri dessiné.’’

Comment expliquez-vous le « succès » du dessin de presse sur les réseaux sociaux à la suite des attentats ? Cet étendard que l’on brandit comme pour parer un choc ?
Ce dessin qui répond à l’attentat c’est un cri. Un cri qui est dans l’immédiateté des réseaux sociaux, c’est un cri d’émotion, de colère, de rage. On n’a pas le son, donc on a l’image. L’émotion va très vite avec un cri dessiné. Le dessin se comprend très vite, est universel… La preuve en est avec les dessins de Mahomet, ils sont tombés dans les mains de gens qui n’avaient pas le recul, l’analyse, l’éducation nécessaire pour bien les appréhender. Le cri est universel, il est lu rapidement, se répand rapidement, à la manière du flux informatique des réseaux sociaux.

 
Comment avez-vous appréhendé la transition de dessinateur qui travaillait dans de la presse papier, traditionnelle, au dessinateur de télévision qui communique via Internet ?
J’ai toujours suivi les évolutions de la société. C’est pour cela que je me suis mis depuis 15 ans à la palette graphique, tout en dessinant encore sur papier. Même les dessinateurs qui exercent sur papier utilisent le numérique, comme Joan Sfar qui publie sur Instagram ses œuvres qu’il photographie. Le numérique est pour moi une fenêtre supplémentaire que j’ouvre pour délivrer mes messages : on peut être visible auprès du plus grand nombre, tout le monde n’achetant pas des journaux ou des magazines. La démarche de publier les dessins sur les réseaux sociaux permet aussi d’avoir un retour, les réactions de ceux qui les voient, ce qui est toujours intéressant.

‘‘Un homme politique transparent ne sera pas facile à dessiner, par contre quelqu’un qui traîne des souvenirs derrière lui…’’

Avez-vous une préférence au niveau des hommes politiques pour le dessin ? Y’a-t-il des hommes ou des femmes politiques plus agréables, plus drôles à dessiner ?
Je me suis aperçu qu’un homme politique devient intéressant à travailler à partir du moment où l’on connaît ses erreurs, ses travers. Un homme politique transparent ne sera pas facile à dessiner, par contre quelqu’un qui traîne des souvenirs derrière lui, bons comme mauvais, le personnage va se construire tout seul, avec ses décors. C’est comme au théâtre, le personnage va avec des décors, est meilleur dans tel ou tel rôle. Dans ce cadre, Hollande, Valls, Sarkozy sont de bons clients, tous ceux qui sont sur le devant de la scène en général. Les histoires de chacun permettent de donner du fond au dessin, et on peut lui donner encore plus de force en juxtaposant les histoires.

Bastien BONO pour Public Sénat